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Ligne & Fils est la première partie d'une trilogie interrogeant la relation de l'eau et de l'homme, du naturel et du bâti, la violence des flux et celle des rives qui les contraignent. Dans cette première partie, Emmanuelle Pagano s'est penchée sur les sources, les rivières et les moulinages (avec comme référents deux vallées ardéchoises et le plateau d'où elles dévalent), avant d'aller voir, dans une seconde partie, du côté des lacs de barrage (principalement le lac du Salagou), des caves d'affinage (Roquefort) et des poches d'eaux sous-glaciaires (le glacier polythermal de Tête Rousse, au-dessus de Saint-Gervais) et d'explorer enfin, dans une troisième partie, les fleuves, estuaires, mers, océans, marais et marées, les structures portuaires (l'Idroscalo à Rome, la ville de Doel près d'Anvers). Ce sont des romans avec beaucoup de référents géolocalisés, même si ces référents disparaissent presque complètement dans les livres, de même que les dates. L'auteur n'invente rien, les matériaux de ces histoires, elle les trouve partout autour d'elle, à plus ou moins de distances spatiale et temporelle, elle les rassemble et les assemble, et c'est cet assemblage qui constitue la fiction. La géographie, la géologie (et même la climatologie, très présente dans les textes d'Emmanuelle Pagano) lui permettent de révéler les pensées, les sensations, les sentiments de ses personnages. Elle écrit ces personnes en les liant aux paysages, aux pays, aux éléments, à la météo qu'ils traversent et dans lesquels ils vivent. Emmanuelle Pagano arpente ces lieux, elle les ausculte, les pénètre. Ce ne sont pas des lieux « historiques », encore moins « touristiques » (Emmanuelle Pagano se plaint de vivre dans un pays que le tourisme fige, alors elle a très envie de le réinventer), ils n'ont souvent aucune valeur patrimoniale, esthétique, ni même locative ou foncière. Mais ils existent, et les gens qui y vivent la touchent au point qu'elle veuille écrire leurs histoires, leurs marches, leurs gestes. Ces lieux sont fréquemment liés à la présence de l'eau. Courante, dormante, retenue, canalisée, déplacée, envahissante, manquante, l'eau marque les paysages autant que les personnages, qui cherchent une place dans leur propre passé, dans l'étroit espace des bords de l'eau, interrogeant leur identité face à l'impermanence des rives. Ligne & Fils longe deux rivières ardéchoises pour suivre la destinée compliquée d'une famille de mouliniers, il y est beaucoup question d'eau, d'eau et de roches, mais aussi de fil - et pas n'importe lequel, le fil noble, le fil de soie - et d'une carte postale. Plusieurs lignes, plusieurs fils narratifs se nouent : l'histoire d'une industrie, l'histoire douloureuse d'une famille, quelques incursions du côté de la contre-culture hippie, l'histoire européenne enfin, en filigrane, à travers la vie des réfugiés. L'angoisse de mort par déshydratation ou par noyade constitue une sorte de point aveugle de ce roman, où la narratrice cherche désespérément et confusément à renouer avec son fils. Le fil, le fils, la Ligne (une des rivières porte ce nom), la lignée, tissent une trame romanesque dans laquelle les détails du tissu, les innovations techniques, les mouvements imprimés au fil par l'eau vive (filature, torsion, texturation), entraînent les gestes millénaires qui occupent les mains des personnages, les rotations et les remous, les descriptions de la faune et de la flore, les rêveries le long des rives, remplacent les paroles qui n'ont pas été dites.


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